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 twenty-five years, honey, just in one night. (almaddox)

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Maddox Osman
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MessageSujet: twenty-five years, honey, just in one night. (almaddox)   Ven 11 Sep - 23:10


– kozmic blues –


Ce soir, les nuages ont éclaté. Ils se sont étirés jusqu’à se séparer, se morceler en dizaines de petites bulles éparses. Ils se sont éloignés les uns des autres jusqu’à découvrir les étoiles, dans ce ciel rougi par la lumière de la ville et sa chaleur. C’est un beau soir pour s’asseoir et simplement regarder le paysage. Un beau soir pour se taire, faire profil bas, et profiter que la vie nous ait gracieusement accordé une nuit de plus. Après tout, les pessimistes diraient que ce sera peut-être la dernière.

Alors, puisque c’est un beau soir pour s’asseoir et regarder le ciel, il a décidé d’écouter les bons conseils. Et pour une fois, il n’a pas fait de remarque désagréable, n’a pas fini son verre en grognant. Il n’a pas lésiné sur le pourboire, et il ne s’est cogné à personne en sortant. Il a même tenu la porte à un homme un peu ivre qui allait pour entrer, et a détourné les yeux face au regard froid et méprisant de la dame qui l’accompagnait. Pas envie de s’engueuler. Pas envie de gâcher cette soirée douce. Rien n’importait plus que la fraîcheur du vent qui passait par l’entrebâillement de la porte, et ce putain de ciel clair, qui semblait mériter toute l’attention et tout le regard du monde. Alors il s’est simplement éclipsé, sentant le regard étonné du barman sur son dos, et laissant la vie continuer de défiler derrière lui, continuer de s’étirer dans les liqueurs et les verres à demi-vide, ou à demi-plein. Si la nuit est si belle, autant en profiter. Si la nuit est si belle, autant aller la regarder en picolant sur un bateau où personne ne viendra le faire chier.

Et il arrive sur les quais, de son pas rapide mais plutôt léger. Il se coule sur le ponton, grimpe sur le Borgne-Fesse. Il déverrouille la cabine et en allume la lumière, lentement, traînant. Il attrape la bouteille posée sur la petite table. Le bateau n’est pas bien grand, mais il ne lui en a jamais fallu plus. Il a tout ce qu’il faut pour y être bien. De la place pour y dormir, s’il a oublié les clés de son appart’ dans sa voiture, et qu’il n’y a pas de dépanneur d’ouvert. De la place pour ranger quelques bouteilles dans les placards, et de la place pour s’étendre sur le pont, de tout son long. Seul, ou même à deux.

Il allume la radio, et il monte un peu le volume, sans se soucier des éventuels endormis dans les bateaux alentours. Comme si le monde lui appartenait, l’espace d’une putain de seconde. L’espace d’une putain de chanson, sur une putain de cassette. Il en a usé les bandes, à force des années. Mais il l’a toujours. Et elle fonctionne.

Janis Joplin, Kozmic Blues. La musique s’élève, un peu traînante, entraînante. Il ressort de la cabine aussi rapidement qu’il en est entré, sa bouteille à la main. Et ses semelles usées se traînent, elles aussi. Sans respecter l’ordre ou le rythme des notes, mais sans l’outrager non plus. Elles l’emmènent jusque sur le pont, et il lève les yeux vers ce ciel finalement vidé de ses nuages. Il regarde les étoiles, appuyé au bastingage d’une main, sa bouteille dans l’autre. Le vent se lève à nouveau, et il ne dit rien. De la cabine s’élève toujours la chanson. Et lorsque le premier pied fait craquer le bois du pont, il ne lui jette même pas un coup d’œil. Le second le rejoint, avec un son un peu moins naturel. Et il se redresse un peu, s’éloigne du bord. Sans quitter le ciel des yeux.

« J’avais entendu dire que pour réussir dans la profession de détective privé, fallait savoir faire une filature discrète. Tu dois pas avoir beaucoup de succès. » Et il lève un peu la bouteille vers ses lèvres, la débouche. « Ou peut-être que quelqu’un d’autre se charge des filatures. » Mais moi, tu m’auras pas. Moi, ça prend pas. Moi j’savais que t’étais là. On n’apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces.

Et la chanson arrive à son apogée. Il l’a fait exprès, et il finit par en sourire. C’est un affront, esquissé du bout des lèvres, alors qu’il la regarde finalement. Et ses yeux prennent tout de même une seconde pour la détailler, de haut en bas, avant qu’il n’avale une lampée. Et il lui brûle la gorge, le rhum, alors qu’il se tourne complètement vers elle.

« Je crois que j’ai fini la dernière bouteille d’eau y a cinq ans, mais je peux te proposer du whisky, du scotch, ou du rhum. »

Un pas de trop, un pas trop près. Un pas trop insolent, et il mériterait qu’on le pousse par-dessus bord, le provocateur. Il la domine de toute sa hauteur, de toute l’intensité des ces yeux qui clament, orgueilleux : « Je savais que t’étais là, je savais que c’était toi. Je l’savais, et je t’attendais, je t’ai même mis ta putain de chanson pour t’accueillir. Comme un sale con, toujours prêt à t’faire chier. Tu m’poursuivras jusque dans la tombe, alors j’ai décidé de t’emmerder jusque là. Et même après, s’il le faut. » Mais ses lèvres murmurent d’autres mots, comme à leur ordinaire, tandis qu’il se rapproche un tout petit peu plus, un tout petit peu trop.

« Que me vaut le plaisir de ton inattendue visite ? »

La bouteille franchit la majorité de la maigre distance qui les sépare, le fond tendu vers la belle effrontée et son regard sauvage. Il n'est pas fatigué. Juste bouffé par le décalage horaire d'une récente petite expédition. Mais contre toute attente, ça ne le met pas de mauvaise humeur. Ni dans de mauvaises dispositions. Même si elle est particulièrement bien placée pour savoir que le retournement de situation peut être bref, et si aisé à provoquer. Et qu’il ne tient qu’à elle de savoir sous quel ciel elle veut jouer.


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Alma Everett
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MessageSujet: Re: twenty-five years, honey, just in one night. (almaddox)   Sam 12 Sep - 0:22

― alma & maddox ―
you can holler, you can wail ;
you can blow what's left of my right mind.

Plantée parmi les badauds, elle attend. Y a une fille qui chante, un type qui joue de la guitare pour l’accompagner et l’étui de l’instrument ouvert pour les donations. Ils sont pas mauvais ; le rythme est même plutôt entraînant. Mais elle est pas là pour ça. Son regard se tourne régulièrement vers le bar, quelques mètres plus bas dans la rue, dont les portes ne cessent de s’ouvrir et se fermer. Les clients entrent, sortent, se marrent bruyamment puis se prennent le bec sans qu’on comprenne rien à ce qu’ils baragouinent. C’est la vie qui bat son plein en cette soirée qui démarre sous les meilleurs hospices, avec un fond de musique habituel dans les rues, un ciel encore clément, une chaleur supportable bien qu’aussi lourde qu’à l’accoutumée. Et Alma, elle est là. Elle attend. Il va sortir. Elle sait pas quand, ni comment, mais elle sait qu’il va le faire. Une fois qu’il en aura eu assez du comptoir, et qu’il aura décidé d’aller finir ailleurs.

Certains se seraient peut-être inquiétés de le louper, vu le bordel environnant et les gens qui se pressent dans la rue, les silhouettes qui déambulent comme prêtes à avaler toute trace de celui qu’elle surveille. Oui mais voilà, c’est Madd. Et Madd, elle serait bien foutue de le trouver en pleine foule, même après tout ce temps. Toujours la même dégaine – sa tignasse, ses godasses, ses larges épaules et sa longue carcasse. Il est là. Elle aperçoit que son dos, mais ça lui suffit. Tranquillement, elle sort un billet de vingt dollars qu’elle dépose à l’attention des musiciens, adresse un clin d’œil au guitariste qui lui répond par un sourire éblouissant, puis elle se met en marche. Pas trop vite, pour éviter de le rattraper, mais suffisamment pour pas risquer de le perdre de vue. Elle le reconnaît, l’itinéraire. Il va aux quais. C’est pas la première fois qu’elle le voit se diriger là-bas, mais elle l’a jamais suivi jusqu’au bout pour voir sur quel bateau il se réfugie. Ce soir, elle aura sa réponse.

Et elle le suit du regard, le vieux loup. Elle le fixe s’engouffrer dans la cabine puis revenir bouteille en main, et ça lui arrache un petit sourire alors qu’elle commence à s’approcher. C’est là qu’elle l’entend. Ces notes-là, elles trompent pas – elle les a tellement écoutées et fredonnées qu’elles la hanteront sûrement jusqu’à la tombe. Elle se fige une seconde puis elle grince des dents alors que son sourire prend une teinte cynique, parce qu’il l’a fait exprès. L’enfoiré. Il sait qu’elle est là, il la nargue, il ouvre doucement les hostilités en musique et elle est sûre que ça l’fait marrer. Il prend même pas la peine de la regarder quand elle s’avance sur le pont, ni quand il ouvre la bouche. Mais elle, elle le quitte pas des yeux. Elle, elle le garde en ligne de mire comme si elle avait peur qu’il s’évapore, qu’il profite d’une seconde d’inattention pour lui filer entre les doigts comme le nuage de fumée qu’il est capable d’être. « Tu sais, si j’avais vraiment voulu te prendre en filature, j’aurais été plus discrète. Là, j’t’ai simplement suivi. » C’qui est vrai, puisqu’elle l’a déjà fait. Pour autant, elle sait pas si elle peut le berner totalement – il a jamais réagi, mais elle sait pas si c’est parce qu’il l’avait pas remarquée ou parce qu’il préférait faire semblant ; sûrement un peu des deux. Mais ce soir, elle a pas cherché à se cacher. Pas besoin.

Leurs regards se croisent et il en profite pour entamer sa bouteille, la coincer entre ses lèvres puis se brûler la gorge – c’est salaud. Ils sont deux brasiers près à se rencontrer et il trouve rien de mieux à faire que s’imbiber d’alcool, manque plus qu’il se craque une allumette et le compte sera bon, ils auront plus qu’à s’incendier. Suffirait d’un rien pour que les étincelles fusent, ils le savent tous les deux, ça tangue autant que s’ils s’étaient paumés sur l’océan et il s’en amuse, le bougre. Il bouffe les pas qui les séparent, dévore la distance pour mieux dévoiler des prunelles carnassières et une bouche cramée par le rhum, par le temps, par ses provocations auxquelles Alma réplique pas. Pas encore. Elle se contente de rester là, à l’observer se pencher au-dessus d’elle et lui tendre la bouteille. Elle dit rien. Ses phalanges se referment sur l’offrande et la portent à ses lippes sans qu’elle quitte son trublion des yeux. Elle avale, une gorgée et puis deux, gardant l’objet du délit entre les doigts pendant qu’elle lève le menton pour approcher son visage du sien. Prête à répondre. Sauf qu’elle le fait pas. Elle se contente de joindre sa voix à celle de Janis Joplin pour le dernier couplet, les mots glissant contre sa langue pour mieux aller s’écraser sur la figure de Maddox. Et elle lui sourit, l’insolente, de ce petit rictus en coin qui se veut railleur. Puis elle se détourne, avançant sur le bateau en laissant sa main libre caresser chaque surface qu’elle trouve, comme si elle cherchait à se familiariser avec son environnement. « Le Borgne-Fesse, hein ? Pas mal. J’ai vu mieux mais c’est pas mal. C’est là qu’tu viens te terrer, quand tu veux hiberner ? » Elle le regarde même plus, trop occupée à faire mine d’examiner les lieux, avalant une gorgée de rhum entre deux phrases. Ils jouent sur son territoire à lui, et elle le sait. Ça veut pas dire qu’elle compte lui laisser l’avantage pour autant. Ses pas sont lents, presque calculés, et si ses gestes semblent anodins, c’est pourtant une manière d’imprégner sa présence dans le bois. Rien que pour l’emmerder ; lui qui n’fait que grogner depuis qu’elle s’est mise à débarquer sans prévenir là où il traîne. Et visiblement, elle découvre l’un de ses repaires favoris, à l’ours mal léché.

Un sourire toujours collé sur la face, elle daigne enfin lever les yeux vers lui, les doigts cramponnés à la bouteille qu’elle se plaît à malmener du bout des lèvres. « J’espérais simplement t’faire grogner. Et puis j’ai besoin d’infos, aussi. » Comme s’il avait pas déjà deviné tout seul. Sûrement qu’il aurait préféré qu’elle se cantonne au petit manège qu’il a instauré, aux rendez-vous qu’il lui a déjà fixé quelques fois pour lui donner ce qu’il a pu trouver, aux messages échangés dans les petites annonces. Mais ça lui convient pas, à Alma. « Sur ce type. » Elle sort un dossier de son sac et le lui tend, sans chercher à s’étaler puisque tout ce qui est à savoir se trouve à l’intérieur. Ses prunelles sombres toujours dardées sur lui, elle déguste une dernière lampée de rhum avant de se rapprocher, aussi près qu’il a pu le faire précédemment, affichant la même pointe de défi dans l’angle de son sourire. Puis elle lui colle la bouteille contre le torse pour la lui rendre, gardant sa main collée là, le bout de ses phalanges effleurant à peine le tissu pendant qu’elle incline légèrement sa tête sur le côté. « Alors ? Tu crois qu’tu peux faire quelque chose pour moi, matelot ? »

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Maddox Osman
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MessageSujet: Re: twenty-five years, honey, just in one night. (almaddox)   Lun 14 Sep - 5:47

– smells like teen spirit –


Il n’arrive pas à s’en empêcher. Ce sourire au loin, ces babines retroussées. Ce petit rictus simple, mais qu’elle déclenche sans qu’il ne s’en aperçoive. Comme un réflexe longuement acquis, un tic. Elle a le don d’arriver à lui tirer ce genre de petite grimace comme personne d’autre. Et c’est un trésor, cette connerie. Un bien véritablement précieux, que d’arriver à arracher un brin de bonheur à ce visage si fermé, une parcelle de satisfaction ou d’amusement à ces traits si durs. Alma, elle y arrive. Et ç’a toujours été comme ça. Depuis l’premier jour, et probablement jusqu’au dernier. Elle a au cœur cette liberté, là où devrait pulser le sang, et aux poumons cette indépendance, là où circule normalement l’air. Elle est l’oiseau qu’il avait durant de longues années regarder s’envoler, de ce regard protecteur et respectueux. Ce p’tit machin qui bat des ailes frénétiquement, comme si c’était essentiel de voler pour que batte son cœur. Un colibri, qui meurt lorsqu’il est forcé à s’arrêter. Et lui, d’en bas, la regarde. L’ours intrigué par la mignonne petite chose qui volète dans tous les sens, et lui tourne autour de la tête. Il n’a plus le courage ou la patience d’élancer ses paluches pataudes pour essayer de l’attraper, et il essaie simplement de la suivre du regard, pour continuer de l’admirer.

C’était comme ça y a vingt ans, et c’est toujours comme ça maintenant.

« Hm. L’été, aussi. » Pas b’soin de vouloir hiberner pour se terrer là, et pour attendre que les minutes passent. Regarder les secondes s’écouler, et simplement laisser la vie se dérouler sous ses yeux, comme un long filin étiré par la force invisible du temps. Il regarde les saisons passer, comme tant d’autres l’ont fait avant lui.

Elle lui a pris sa bouteille et elle s’en amuse. Sirote une gorgée par-ci, une autre par-là. Elle regarde autour d’elle, mais il ne prend pas la peine de suivre son regard ou de chercher ce qui peut bien attiser sa curiosité. Il s’en fiche. Il n’a rien à cacher, et connaît les recoins du Borgne-Fesse comme personne. Non ; ses yeux à lui restent posés sur elle. La courbe de son cou, tourné délicatement à droite, puis à gauche. Ses lèvres toujours fendues de cet éternel rictus. Et ses yeux, jamais vraiment dépourvus de leur malice. Les longs cils, les cheveux noirs qui claquent sur ses épaules avec le vent, doucement. Le colibri est venu s’échouer dans la grotte de l’ours. Et celui-ci s’demande bien ce que le pauvre oiseau compte bien y faire, à part malmener tout ce qu’il pourra trouver à se mettre sous le bec.

Il la fixe, et son sourire retombe un peu. Pas parce qu’il est moins heureux de la voir, ou que son humeur varie. L’animal n’est simplement pas calibré pour les sourires à profusion, à l’inverse de la petite chose frêle qui lui fait face. Alors la moue retombe doucement, mais le visage reste un tantinet plus détendu qu’à l’ordinaire. Le faire grogner, elle va y arriver, la bougresse. Pas le moindre doute là-dessus.

Besoin d’infos. Le journal, c’était son idée. Son initiative, tant pour l’aider dans certaines petites affaires que pour l’informer qu’il était toujours en vie. Qu’il ne l’avait pas complètement oubliée, et que même si la vie avait continué bien maladroitement et chaotiquement, ces vingt dernières années, il y avait toujours, quelque part, les douces images de moments passés, les bons souvenirs de paroles échangées, écoutées, prononcées. Elle avait répondu. Tout était resté strictement professionnel. Il l’aidait avec quelques infos, et elle lui répondait, en redemandant. Jamais de nouvelles privées échangées. Rien. Jusqu’au moment où elle avait décidé que la distance, c’en était assez. Jusqu’à l’instant où elle avait posé sa jambe arrachée sur ce ponton, fermement décidée à faire tomber les barrières du code d’adolescent dans les journaux. Il avait su qu’elle avait été amputée. À vrai dire, il ignorait la source exacte de cette information, depuis le temps qu’elle lui était parvenue à l’oreille. Mais pour lui, ça ne changeait rien à ce qu’elle était. Le colibri avait perdu une patte, mais pas d’aile. La seule différence c’est que désormais, même s’il était capable d’arrêter de voler sans mourir, il ne pourrait plus jamais se reposer pleinement sur ses deux pieds. Quelle importance, lorsque le plus important n’est pas de vivre sur terre, mais dans les airs ?

Il la laisse s’approcher. Il a récupéré le dossier dans une main, et attrape la bouteille de l’autre. Un nouveau ce sourire se dessine sur ses lèvres, mince. Janis Joplin s’égosille toujours en provenance de la cabine, mais la chanson a changé. Les yeux de l’homme se perdent dans ceux de la brunette. Il inspire lentement, profondément.

« Ça s’pourrait. » Que j’puisse t’aider. Que j’puisse te dire qui c’est, c’qu’il fait, qui sont ses amis et ses clients, ses protecteurs principaux et ses créanciers. Mais toi, qu’est-ce que tu m’offres en échange ?

Il se recule légèrement, et s’assied sur le toit de la cabine du bateau. Une gorgée de rhum. Chaleur dans l’arrière de la gorge, puis dans tout le corps. Il pose la bouteille à côté de lui, là où Alma n’a qu’à s’asseoir pour venir en faire sa voisine. Ses coudes se vissent sur ses genoux et il parcourt quelques instants le dossier. Du bout des doigts, du bout des yeux.

« Pourquoi il t’intéresse ? »

Il aime savoir ce qu’il y a derrière. La cause qu’il sert, le problème qui nécessite qu’il livre tel ou tel renseignement. Rien n’est gratuit. Et si tout cela venait à tomber dans de mauvaises oreilles, si on remontait jusqu’à lui, ou pire, jusqu’à Alma, ça ne valait pas le coup. L’ours lâché en pleine mer peut nager quelque temps pour tenter de rejoindre la berge. Mais le colibri, lui, se noiera, happé par les profondeurs de l’océan.

« J’peux t’aider. » Peut-être même au-delà des infos. « Mais j’ai besoin de savoir c’que tu vas en faire. »

J’ai pas changé de méthode. C’est pas parce que t’es là, parce que j’ai senti le parfum de tes cheveux lorsque tu inspectais le Borgne-Fesse, ou parce que tu me regardes avec tes grands yeux de biche que j’vais tout te déballer sans ciller.

Besoin de savoir. Pour sa sécurité. Pour leur sécurité, à tous les deux.

Ou pour l’illusion de ce qu’était devenue, ici et aujourd’hui, la sécurité.


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Alma Everett
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MessageSujet: Re: twenty-five years, honey, just in one night. (almaddox)   Jeu 17 Sep - 2:00

Ah le temps qui passe, c’est traître et puis ça laisse des traces, ça marque le corps et puis l’âme, ça froisse la peau et les sourires. Y a qu’à les regarder – elle avec sa jambe en plastique, lui avec son air trop cynique. Et pourtant y a des choses qui changent pas, peu importe les années écoulées, écroulées, elle a cette fougue au coin des lèvres et lui cette provocation au fond des yeux. Ils se sont pas transformés, juste adaptés. Et ils ont rien perdu de cette complicité insolente, ces étincelles qui crament et les enflamment, ce truc qui les a liés y a vingt ans. Ce truc qui a jamais daigné crever, pas même après une éternité.

Et la partie est engagée, les pions mis en place, les hostilités lancées. Elle se balade en laissant volontairement ses empreintes partout, le bout des doigts qui flirte avec chaque centimètre carré de surface, la bouche qui emprisonne le goulot embrassé par Maddox un peu plus tôt. Elle sait qu’il la suit du regard. Elle les sent, là, dans son dos, contre sa peau, au creux des tripes ; les prunelles d’acier qui glissent sur elle comme une coulée de lave. Elle s’en amuse, les lèvres étirées en coin, la démarche assurée même si moins gracieuse qu’elle a pu l’être dans sa jeunesse, légèrement plus rigide, moins naturelle. Elle a travaillé dessus sans relâche pour qu’on ne remarque pas sa fausse jambe lorsqu’elle est couverte, pour qu’elle ait tout l’air d’une personne lambda. Le pari est plutôt réussi, mais elle le connaît autant qu’il la connaît, et elle sait que lui plus que personne remarquera les différences dans sa façon de se tenir et de bouger. Ça la dérange pas tellement. Elle sait aussi qu’il sait, qu’il a même probablement su y a longtemps déjà. On s’y fait.

Il reprend son bien en même temps que le dossier et elle continue de le fixer, cette lueur presque défiante qui danse au fond des iris. Ça s’pourrait. Mais c’est plus que ça, c’est oui mais à certaines conditions ; il peut toujours l’aider, quoi qu’elle puisse bien lui demander. Faut juste qu’il le veuille. Alors les questions débarquent et lui s’éloigne, se pose en arrière, bouteille à ses côtés et papiers sur les genoux. Elle l’observe les parcourir en silence, consciente qu’elle a pas encore gagné, qu’il va bientôt l’interroger. Et quand ça arrive elle se contente de sourire, de cet air amusé mais pourtant implacable. « J’vais faire mon boulot. » La réponse est simple mais ferme – elle le fera avec ou sans son aide, de toute façon. Puis elle s’approche jusqu’à ce que ses genoux cognent contre ceux de Maddox, se penche pour zieuter elle-même le dossier, les informations qu’elle a accumulées et qu’elle connaît sur le bout des doigts. Les photos lui sautent aux yeux, et elle les tapote doucement, dardant ses prunelles sur la face de son vis-à-vis. « Ça, c’est l’œuvre de Katrina. » Des baraques à demi dévorées, effondrées, massacrées. Puis elle passe aux images suivantes. « Ça, c’est son œuvre à lui. » Des familles dans des squats, des gosses à la rue, des gens qui avaient déjà plus rien à qui on a tout pris. Y a les traits d’Alma qui se sont durcis, sa voix aussi. « Il a pris l’fric, il a jamais fini de rénover les maisons. Tu te doutes bien que les forces de l’ordre ont autre chose à foutre, déjà qu’ils font pas grand-chose ces abrutis, et qu’la justice a eu la patte abondamment graissée. Ce connard a une armée d’avocats, du blé plein les poches et pas l’ombre d’une forme de conscience. » Elle referme le dossier presque trop sèchement, cale les paumes de ses mains contre celui-ci, prenant ainsi appui sur les cuisses de Madd sans se soucier de son avis. Et ses yeux plongent dans les siens une fois de plus, assombris par la férocité de sa détermination. « Il s’est blindé, l’enfoiré. Ceux qui parlent peuvent pas m’aider à le coincer, et ceux qui peuvent veulent tout simplement pas l’ouvrir. J’suis sûre que c’est la faute de ses hommes de main, parce qu’il s’est cru dans The Godfather, parce qu’il pense que c’est comme ça qu’il pourra devenir puissant en ville. » Mais il s’fourre le doigt dans l’œil, et jusqu’au coude. NOLA, ça marche pas comme ça. NOLA, c’est la jungle et les types comme lui se font bouffer par les fauves enragés – mais Alma veut avoir sa peau avant eux.

Lentement, l’indignation disparaît de ses traits, mais reste clouée au creux du cœur. Elle se redresse et libère la proie qui ne l’a jamais vraiment été ; il aurait pu la repousser sans le moindre problème s’il l’avait voulu, avec ses pattes calleuses et sa poigne solide. Un pas et puis deux, elle vient s’installer à côté de lui tant bien que mal, ses fesses posées sur le toit de la cabine, sa jambe droite fléchie, la gauche indisciplinée. Il faut que ses phalanges s’en mêlent pour forcer la prothèse à se plier, caler le pied sur la surface dure et faire tenir le tout en place. Alma, elle aime pas quand son membre factice refuse de lui obéir, surtout quand y a quelqu’un dans les parages. Mais c’est pas n’importe qui – c’est Madd. Alors elle se contente de faire ce qu’elle a à faire sans broncher, avec des gestes qui transpirent l’automatisme de l’habitude. Puis elle passe une main dans les mèches qui s’amoncellent trop près de ses yeux, les tire vers l’arrière et attrape le rhum resté là, debout entre eux. Elle avale une lampée, le regard planté vers l’horizon, vers les eaux du Mississippi qu’elle a pris l’habitude d’admirer pour se vider l’esprit. « Convaincu, ou j’suis venue jusqu’ici pour rien ? » Son visage se tourne vers lui, l’ombre d’un sourire effronté au coin des lèvres, l’interrogation palpable dans les iris. Comme si elle était venue rien qu’pour ça, comme si elle s’était pointée pour rien. C’est pas le cas, la réponse de Maddox n’y changera rien, qu’elle soit positive ou négative. Elle est venue pour son aide, certes, mais pas que. Elle est aussi venue pour le voir, un peu. « Heureusement que t’as au moins bon goût en matière de rhum. Rien que pour ça, ça valait l’coup. »

Le temps passe, c’t’un fait. Mais y a des choses qui changent pas et qui changeront jamais.

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Maddox Osman
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MessageSujet: Re: twenty-five years, honey, just in one night. (almaddox)   Ven 18 Sep - 6:38

– i will return to you –


S’asseoir, et attendre. Attendre le verdict, la petite réponse qui le ferait ou non accepter. Pourtant, au fond de lui, il sait que quoi qu’elle lui dise, elle aura raison de lui. Il sait qu’elle a ce regard dansant et brûlant, qui le pousserait bien involontairement à se damner. Et il sait, outre tout cela, que ses engagements sont généralement tout à fait honnêtes. Parfois un peu gourmands, mais bien loin d’être tournés vers les mauvaises personnes. Et surtout pas pour de mauvaises raisons.

Il sent ses genoux contre les siens, et il ne dit rien. À peine un regard à sa délicate silhouette en furie. Et il regarde les photos déjà parcourues du bout des yeux, la laissant légender. Il a bien compris de quoi il s’agissait. Qui était ce type. Et il se doutait bien de ce qu’elle avait à lui reprocher. Mais il voulait l’entendre de sa bouche. Prolonger chaque petite seconde où il entendrait cette voix, verrait ce visage. La prochaine fois avant peut-être longtemps ; le savait-il seulement. Il vérifiait pour la forme que ses intentions étaient louables ; et comme d’ordinaire, elles l’étaient. Il n’en avait jamais attendu moins d’elle. Jamais il n’avait douté, ou ne l’avait jugée. Il avait bien plus de respect pour les choix qu’elle avait faits que pour ceux dans lesquels il s’était perdu. Il s’était enfoncé dans les assassinats et les boulots qui ne méritaient ni considération ni décoration. Le genre de travail qu’elle l’ignorait probablement avoir effectué. Que serait-il donc arrivé, si elle l’avait appris ? Aurait-elle seulement accepté de le voir à nouveau ? Il en doutait. Il avait peur de la voir s’évaporer, éclater comme un nuage de fumée et se dissiper. Se retrouver seul, à nouveau. Il ne comptait rien lui dire, pas tant qu’il n’y serait pas obligé. Mais avec Alma, les secrets ne duraient jamais éternellement.

Elle a refermé le dossier, et ses mains se sont glissées sur ses cuisses. Il ne dit rien, ne bouge pas. Il se contente de la regarder, droit dans les yeux. Sans ciller. Il n’a pas changé. Elle non plus. Comme éternellement figés, ces mêmes âmes sauvages qui s’étaient rencontrées, plus de vingt ans auparavant. Les traits avaient durci, vieilli, ils avaient souffert de la vie. Leurs caractères s’étaient affirmés, leurs défauts amplifiés, comme autant d’adultes avant eux. Mais leurs cœurs, eux, n’avaient pas changé. Et quoi qu’elle aurait pu en dire, quoi qu’elle aurait pu en penser, leurs regards l’un sur l’autre n’avaient pas non plus vraiment évolué.

Il ne sait finalement s’il la regarde plus qu’il l’écoute, ou si c’est l’inverse. Il a déjà décidé de l’aider, depuis presque le début. Elle ne parle pas dans le vide, il est toujours curieux de ce qu’elle a à dire ; mais sa décision est prise. Il l’écoute tout autant lorsqu’elle se tait, la belle sauvage. Son regard en coin la suit, alors qu’elle s’assied à ses côtés, force sa jambe récalcitrante à se plier. Et ses yeux sont doux, presque protecteurs. Attendris. Depuis combien de temps ne l’a-t-il plus vue, au juste ? Plus autrement qu’à la télé, dans des flashs infos du temps où elle était reporter, ou des reportages divers et variés ? Depuis combien de temps n’a-t-il plus eu l’occasion de se tenir aussi simplement assis à ses côtés ? La soirée devant lui, le reste de la vie devant eux.

Elle reprend la bouteille de rhum, et elle décide d’en avaler une nouvelle lampée. Il ne dit rien, se contente de l’ombre d’un sourire posée sur son visage, et perd ses yeux vers les mats des bateaux environnants. « Je m’suis toujours dit que tant qu’à boire comme un trou et se bousiller le foie, autant le faire avec classe et qualité. » Une manière de penser que beaucoup n’approuvaient pas. Ils se contentaient de piquettes en tout genre, d’alcools ignobles, sans savoir goûter aux vraies valeurs. Et sa langue avait beau avoir vu couler beaucoup de boissons fortes, il n’en restait pas moins sensible aux bonnes choses. Question de principes.

Après quelques secondes encore à regarder les bateaux, et un long soupir, il pose le dossier entre eux. Ses doigts viennent chercher la bouteille dans les mains d’Alma, sans la moindre gêne ; sans non plus la brusquer. Et sa voix se détache dans l’air, posée, mesurée. « J’sais pas si je vais pouvoir t’apporter beaucoup plus que ce que tu as déjà. » Il porte la bouteille à ses lèvres. Le rhum lui brûle la gorge, et lui fait le plus grand bien. « Ses hommes de main, comme tu dis, font un peu plus que le protéger. Ce sont ses exécutants, mais aussi son épée de Damoclès. Et il le sait. » Du bout du doigt, il ouvre le dossier, retrouve une photo, la remet sur les autres. Il la tapote, désignant un homme presque dissimulé, dans le fond. « Lui c’est Danny Lawson. Son frère, c’est Emrys Lawson. T’as p’t-être déjà entendu son nom. » Son bras se cale contre son genou, la bouteille toujours pendue au bout de sa main. « Quand ton cher ami Jim a eu des petits démêlés avec les forces de l’ordre y a trois ans, Emrys lui a filé l’appui nécessaire pour s’en tirer, et prêté suffisamment de fric pour combler les pertes. Sauf que, comme tout ce qu’Emrys prête, ce fric il compte bien le revoir un jour. Et que ses intérêts sont en général assez élevés. Après Katrina, Jim a profité de la destruction d’une bonne partie de la ville pour se remplir les poches avec des contrats et des promesses de rénovations qu’il n’a jamais effectuées ; mais ça tu l’sais déjà. Emrys pensait qu’une partie du fric allait revenir vers lui, en remboursement progressif de la dette que l’autre a envers lui. Mais Jim a commencé à se la jouer solo, et à oublier à qui il devait sa vie. Emrys a d’autres soucis à gérer — sa firme à New York bat dangereusement de l’aile, problèmes de détournements de fonds, et délits d’initiés, la loi veut pas les lâcher, et même avec tous ses contacts il a bien du mal à s’en tirer, bref, hm. Mais il considère que Jim est en train de merder. Il lui a lancé un ou deux avertissements, et lui a flanqué son frère aux basques. Soi-disant pour l’protéger, et protéger ses intérêts. Et s’assurer que l’argent finisse bien par lui revenir. Moi, j’pense surtout que ce type attendra le bon moment pour lui foutre une balle en pleine tête, à ton Jim, mais c’est qu’mon avis. Emrys est persuadé que ton loustic va vouloir le doubler, profiter de sa faiblesse actuelle pour renverser la balance. Ton pote est en train de se réintéresser d’un peu trop près à l’immobilier, avec les cours qui sont en train de chuter. Emrys n’a pas de pouvoir là-dessus, et il veut pas empêcher Jim de faire des affaires ; tout c’qu’il veut, c’est son putain de fric, qui ne vient pas. Le problème, c’est qu’il commence à sentir qu’il n’en verra jamais la couleur, et que le jour où Jim en aura la possibilité, il l’écrasera du bout du pied. C’est pas bien loin de s’produire, il grimpe de plus en plus, Lawson tombe de plus en plus bas, il rame. L’explosion d’tout ça est pas bien loin. Emrys Lawson, il veut voir la couleur de ses billets verts, ton cher Jim ne lâche rien, et notre dévoué Danny Lawson, au milieu de tout ça, il dort avec son Colt Single Action Army, et prie tous les soirs le p’tit Jésus et sa mère pour avoir une chance de vider son chargeur dans la sale gueule de son actuel boss. L’ordre ne vient pas, Emrys doit avoir autre chose derrière la tête, mais j’arrive pas à savoir quoi. » Silence. Parler autant, et aussi longtemps, ça ne lui ressemble pas. Il se contente d’ordinaire de quelques phrases brèves. Des mots comme il en faut ; surtout pas trop.

Il pose la bouteille de rhum entre eux. Pas envie d’en reprendre. Pourtant, sa bouche est sèche. Il a soif. Soif d’eau, pour une fois. Voilà encore une bonne raison de ne pas trop l’ouvrir. L’eau, ça fait rouiller. C’est plus à prouver. Franchement, qu’est-ce qu’il faut pas faire pour une donzelle comme elle.


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Alma Everett
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MessageSujet: Re: twenty-five years, honey, just in one night. (almaddox)   Mer 23 Sep - 21:48

Ça la fait sourire. De retrouver le même Madd qu’elle a laissé ou presque, cette présence familière à ses côtés, qu’elle pourrait capter même si elle était privée de tous ses sens. Y a un truc organique là-dedans, une histoire d’instinct peut-être, d’empreintes laissées certainement. Ils se touchent pas mais elle sent quand même la chaleur qui émane de lui venir s’imprégner dans son épiderme, il est du mauvais côté mais y a son odeur qui vient lui chatouiller les narines par vagues – mélange de cuir, d’iode, de rhum, d’animal et de lui, juste lui. C’est les âmes habituées à se chercher puis se trouver, les corps qui se tournent autour et qui jouent à se réapprivoiser, les regards qui s’affrontent, se défient et puis se lient pour mieux se dérober ensuite. Ça parade, ça s’amuse, mais ça s’imbrique et ça se complète, comme les pièces d’un puzzle un peu foireux, pas tout à fait terminé. Les remarques se veulent légères, sont révélatrices pourtant, à double-tranchant. « Hm, quitte à se déglinguer, autant qu’le jeu en vaille la chandelle, c’est ça ? Sûrement pour ça que t’as toujours su choisir tes poisons, matelot. » Le sourire est un peu railleur, teinté d’une pointe de provocation et de trop d’insolence ; comme toujours. Sa marque de fabrique, celle qui l’a jamais quittée, et à laquelle Maddox a déjà été habitué y a des années.

Y a comme un temps de battement, les bateaux imprimés dans le fond des iris et les bruits des quais au creux des tympans, le Mississippi en guise de berceuse sous les pieds. La bouteille lui est chapardée par le géant mais elle bronche pas, le laisse faire en posant le regard sur lui, puis sur le dossier qu’il tapote du bout des doigts. Et elle écoute, l’amazone. Elle fait attention à chaque mot qui se détache, à leur sens et à la façon dont les syllabes se forment dans la bouche de Maddox. Les yeux qui papillonnent entre la photo désignée et le visage du conteur, les plis au coin de ses paupières, la barbe qui lui mange le menton, l’arrête de son nez, l’angle de sa mâchoire, la commissure de ses lèvres. Elle profite de son discours pour détailler chaque centimètre carré qu’elle aperçoit, prenant garde à enregistrer la moindre parole prononcée. Et ça dure, et elle reste concentrée, et elle se surprend à se dire qu’elle l’a rarement entendu aligner autant de phrases à la suite – peut-être même jamais. Il parle pas, pas comme ça. Il est de ceux qui se contentent du minimum et qui vont à l’essentiel, de ceux qui ne s’encombrent pas de futilités et qui utilisent le langage avec pragmatisme. C’est probablement pour ça qu’il a la voix si profonde et les grognements si gutturaux quand il les laisse aller ; ses cordes vocales sont rouillées, pas habituées à ce qu’on les mette autant à l’épreuve.

Un fantôme d’amusement vient presque poindre sur ses lippes, mais il est éclipsé par l’importance du récit qu’on lui sert sur un plateau d’argent. Lawson, ça lui est foutrement familier, et Madd met des certitudes sur les nombreux points d’interrogation qui jonchent le dossier. Son aide est précieuse, comme à l’accoutumée, et Alma se penche vers son sac pour en sortir un carnet et un stylo. Elle écrit rapidement un condensé de ce qui vient de résonner dans l’air, griffonnant des flèches un peu partout, ajoutant ses propres remarques et pensées sous le bloc d’informations. « Ton Emrys, il fait sacrément parler de lui parmi certaines de mes sources. J’ai déjà entendu son nom plusieurs fois, mais j’ai jamais fait le rapprochement avec Jim. » Elle mâchonne un peu le bout de son stylo, survole d’un œil aiguisé tout ce qu’elle a reporté sur le papier, et ôte l’objet de sa bouche pour venir le percher derrière son oreille. Ses prunelles dardées dans celles de l’ours, elle se met à tapoter le bloc-notes sans s’en rendre compte, ne remarquant même pas le petit bruit sourd qui accompagne son geste. « Il veut revenir ici. J’me suis pas franchement intéressée à son cas jusqu’à maintenant, mais le bruit court qu’il compte reprendre du terrain à NOLA. Paraît qu’il flaire le bon filon, avec tout ce qui va de travers et les criminels qui prolifèrent. De c’que tu me dis, il a l’air d’attendre que Jim lui ouvre la voie pour pas avoir à se taper le sale boulot ; m’est avis qu’il compte lui piquer sa place dès qu’il pourra. La question, c’est comment il compte s’y prendre, s’il est si mal en point. » Elle se tait une seconde, fronce les sourcils en réfléchissant, vient ajouter quelques lignes sur sa page en silence. « J’sais pas quel est son plan, mais ça va encore foutre le bordel, et il finira dans le caniveau. Tôt ou tard, ils y finissent tous. » Un soupir lui échappe alors qu’elle lève le nez vers les quais, observant les types au loin qui s’activent à amarrer leur cargo. Son coude vient s’appuyer sur sa cuisse, son menton tombant dans la paume de sa main. « Ils comprennent pas NOLA. Ils pigent pas qu’ici c’est pas New York, ou le Far West, ou j’sais pas quel autre truc qu’ils s’imaginent. Les requins sont pas les bienvenus dans l’bayou. » C’est plus rhétorique qu’autre chose, une constatation qu’elle se fait à chaque connard en costard qui veut jouer au mafieux et se forger un trône à la Nouvelle-Orléans. Des p’tits gangs de rue, ils en ont, des crapules en tous genres aussi ; mais ceux-là, les grosses voitures et les montres en or, ils ont jamais réussi à s’imposer. Ils y arriveront jamais, et tant qu’ils l’auront pas compris, ils se feront dévorer les uns après les autres.

Le goût du rhum lui brûle encore les lèvres quand elle y passe sa langue, alors elle choisit d’opter pour une nouvelle substance toxique, histoire de varier les plaisirs. Ses phalanges plongent à nouveau dans son sac, en sortent une petite boîte métallique où elle a consigné des cigarettes qu’elle a préparées et roulées préalablement ; toujours aussi pointilleuse sur le tabac qu’elle inflige à ses poumons. Faut croire qu’ils ont chacun leur attrait pour les bonnes choses quand ils se niquent la santé, quelle ironie. L’incandescente luit entre ses lippes quand elle l’allume, et un petit nuage de fumée ne tarde pas à fendre l’air, absorbé par la chaleur trop lourde qui règne sur eux. En fond, elle entend encore Janis Joplin donner de la voix, même si les chansons ont continué de défiler et que la leur a terminé sa course depuis longtemps. Ça lui arrache un sourire en coin alors qu’elle garde les yeux fixés sur l’horizon, tirant une nouvelle taffe de sa clope. « Au fait. J’sais que tu l’as fait exprès. » Elle passe un peu du coq à l’âne, ça sort de nulle part mais elle s’en fout – elle dit ce qu’elle a envie de dire, quand ça lui chante. « La cassette, j’veux dire. » L’encre de ses iris se tourne enfin vers lui, fondant dans les siens, cette lueur ardente palpable dans la façon dont elle le scanne en silence. Elle a failli laisser passer ça, se contenter d’aller de ses propres affronts pour répondre au défi ; mais au final, elle peut pas. Elle est obligée de relever. De lui dire qu’elle sait, même s’il a probablement pas besoin de l’entendre pour en avoir conscience. Et y a quelque chose de presque tendre dans l’angle du sourire de l’effrontée, planqué sous cette arrogance triomphante. La douceur, avalée par la fierté mal placée.

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Maddox Osman
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MessageSujet: Re: twenty-five years, honey, just in one night. (almaddox)   Dim 11 Oct - 6:32

– it's been a million cigarettes since you've gone –


Parler, c’est épuisant. Et bien souvent, ça ne vaut pas le coup de dépenser autant de salive pour des connards qui n’en ont rien à foutre, qui n’écouteront pas, ou qui n’ont même pas remarqué qu’on leur adressait la parole. Alors l’ours, lui, avait décidé qu’il se tairait. Qu’il ne l’ouvrirait que quand il y en avait vraiment besoin. Et malheureusement pour beaucoup, ce qu’il entendait par besoin différait généralement de la norme. Il en énervait, à se taire ainsi. Les gens le brusquaient, voulaient une réponse à leur question, à leur affront. Ils voulaient qu’on fasse comme s’ils existaient, qu’importe la manière. Rien ne comptait d’autre que l’attention qu’on pouvait leur porter. Parfois, il fallait les écouter parler pendant des heures, assis à un putain de comptoir dans un putain de bar qui empestait la sueur, l’alcool et le tabac. Et il fallait garder l’oreille ouverte, donner un conseil de temps en temps. Se montrer patient, comme si on s’intéressait réellement à ce qu’on nous racontait. Par défaut et par habitude, beaucoup d’habitués des bars avaient l’oreille large. Maddox y compris. Mais ce n’était pas pour autant qu’il répondait. Pas pour autant qu’il faisait semblant de s’intéresser à une histoire dont il se foutait comme de la couleur du premier slip de son frère. Son cerveau faisait le tri, sa mémoire sélective passait en action, et il ne prêtait qu’une oreille à demi-attentive, et jamais le moindre regard. Jamais le moindre mot, ni même le moindre son. Rien qui pourrait les encourager à continuer, ces abrutis qui n’avaient rien de mieux à faire que d’emmerder le monde avec leurs problèmes, sans se demander si le monde n’en avait pas aussi. Ou, plus simplement, si le monde n’en avait pas ras le cul de leurs conneries.

Parler autant, c’était pas humain pour lui. Ça l’avait jamais été. La plupart du temps, quand il ouvrait la bouche sans que ça n’ait l’air vital et nécessaire, c’était pour sortir une méchanceté, une raillerie — ou autre cruauté synonyme qui voulait bien généralement dire : va jouer aux billes avec tes crottes de nez et fous-moi la paix. Alors d’entendre autant de mots couler d’entre ses lèvres, ce soir, avait de quoi surprendre. Pourtant, pour elle, il aurait prononcé tous les mots du monde. Il aurait raconté des histoires, lu des poèmes, appris des pièces entières. Si ç’avait été là ce qu’elle lui avait demandé, il l’aurait fait.

Mais elle ne lui demandait rien. Elle se contentait de l’écouter, les yeux vrillés dans les siens. Elle se contentait d’accueillir tout ce qu’il lui disait, et de noter les renseignements qu’elle jugeait essentiels. Lorsqu’il se tut finalement, la bouche sèche et la désagréable impression d’avoir trop brassé d’air pour la soirée, il détourna les yeux. Les bateaux étaient redevenus plus intéressants que n’importe quoi d’autre ; mais qu’elle, petit bout de femme qui faisait battre son cœur sûrement un peu trop fort, depuis quelques minutes. Et depuis quelques secondes un peu plus, alors qu’il avait réalisé ce qu’elle avait tiré de lui. Ce que personne n’avait été capable de tirer, en trente-sept ans de vie. Et elle venait de prendre la première place, de supplanter son précédent score, datant de près de vingt ans auparavant. Elle était première, deuxième, troisième. Dans tout ce qu’elle faisait, dans tout ce qu’elle lui faisait faire, elle raflait tous les prix, et ne s’en contentait jamais. Elle avait tout ; tout de lui, tout en lui. Et elle n’en avait jamais assez, la sauvage, avec son sourire éclatant, ses prunelles avides et son regard malicieux.

Il l’écouta parler. Il l’écouta commenter ce qu’il avait pu lui servir. Rebondir, effectuer une petite roulade ou deux, et se raccrocher à ce qu’elle savait ; bien plus que lui, de toute évidence. Et il écoutait plus attentivement qu’il n’y paraissait, emmagasinant les informations à la dérobée. Et il l’entend se perdre dans ses réflexions, dans sa haine des requins et autres prédateurs humains. Il ne peut empêcher l’ombre d’un sourire de se frayer un chemin sur ses traits fermés. Quelques secondes, les choses restent en suspens. Et puis il renifle, baisse les yeux vers une trace sur le toit de la cabine. Son ongle vient la gratter doucement, distraitement. Et les mots se pressent hors de ses lèvres, leur sobriété retrouvée.

« Je vais voir ce que je peux trouver d’autre. » Je vais t’aider, Alma. Encore un peu, si tu le veux. Si je l’peux. J’vais gratter. T’façon tu l’sais que pour toi je creuserais jusqu’au centre d’la Terre s’il l’fallait. « Je te tiendrai au courant. »

Par le journal, ou de vive voix ? Il ne savait pas vraiment quelle option il prendrait, pour le moment. De la voir, là, c’était anéantir tous les efforts de distance et de protection qu’il avait instaurés par leurs messages codés, différés. Alors à quoi bon recommencer ? Pourquoi ne pas profiter et se servir de ce simple petit prétexte pour aller lui rendre visite, à son tour ? La filer comme elle l’avait filé, venir toquer le plus simplement au monde au moment où elle ferait semblant de s’y attendre le plus.

Le silence a repris ses droits entre eux. Et il sent l’odeur de la cigarette lui chatouiller les narines ; le tenter, presque. Fumer n’a jamais été son péché mignon, mais il n’en a jamais fait une aberration. Une cigarette de temps en temps ça ne nuit pas, et il a même quelques paquets — peut-être trop — de perdus chez lui. Il sait qu’il en a un paquet dans la cabine du bateau. Mais il ne bougera pas ; pas envie, d’abord. Et la peur qu’elle s’envole aussi rapidement qu’elle n’était arrivée, ensuite. Il se contente d’un sourire en coin, tournant les yeux vers elle avant la petite insistance. Ses prunelles épousent les siennes, et il la contemple quelques instants. Le sourire s’élargit, tandis que ses doigts viennent s’emparer du bâtonnet de nicotine, le plus simplement du monde. J’partage ma drogue, partage la tienne.

« J’vois pas d’quoi tu parles. » Il tire une longue taffe. Puis une deuxième. Avant de lui tendre à nouveau, laissant la fumée s’envoler hors de ses voies aériennes, le regard fixé sur leurs mains, échappant aux yeux de la belle. « J’ai jamais arrêté d’écouter cette cassette. » Et il ne repasse pas par son regard, reportant son attention au loin, le sourire toujours en filigrane, mais les traits un peu plus éteints. « Et c’est la première chanson quand elle démarre. »

Il ne ment qu’à moitié. Le croira-t-elle ? Peut-être pas. Mais la vérité reste là. Il n’a jamais arrêté de passer cette chanson. C’est une boucle infinie, une comptine qui lui a appris à trouver les jours moins longs. Comme une berceuse les soirs d’orage, comme un calmant lorsque le monde entier lui rappelle que sa place est au fond du caniveau, et non parmi les gens heureux, les gens normaux.

La fumée a fini de s’échapper. Il sent ses poumons à nouveau vide, sa bouche aussi sèche que l’ont toujours été ses yeux. Et d’après beaucoup, que l’a toujours été son cœur. Mais s’il est parfois d’accord avec eux, ces airs qui s’élèvent en arrière d’eux lui rappellent chaque jour qu’il n’en est rien. Lui font se souvenir qu’un cœur, il en a un. Et sûrement le sait-elle, la diablesse.

Sûrement sait-elle même où il se cache, elle qui l’a si habilement pris.


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